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Les mégapoles, défi inscrit en tête de l’agenda mondial et intrigue scientifique

Sur tous les continents, des agglomérations de plus de dix millions d’habitants avec une croissance démographique qui semble inexorable posent de multiples questions dont développement, transports et voyages sont des plus épineuses.

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Mercredi 9 avril 2008

Questions, propos et textes

/ premier semestre 2008 / 5 Ateliers et 1 Journée scientifiques / Communication et valorisation / 30 articles en ligne / actes / débat ouvert sur ce site
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Vendredi 21 mars 2008

Centralités et mobilités


Mardi 4 mars 2008

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Dimanche 25 mai 2008

Nouvelles tensions entre trajectoires spatiales et économiques

par Etienne Henry
Thèmes et Villes : Sao Paulo - Mobilité -
En vingt ans, les favelas de São Paulo sont passées de 1,5% à 19% de la population d’une ville de dix millions de citadins et le chômage grimpait de 1% à 18% de la population active des 18 millions d’habitants de l’agglomération. Coïncidence ? Les relations entre modes d’habitat et dynamiques économiques s’établissent dans une métropole marquée tant par la restructuration productive qui déstabilise et flexibilise les marchés du travail industriel et tertiaire, que par les recompositions spatiales où s’accentuent multicentralité, densification, verticalisation et ségrégation. L’analyse exploratoire des cheminements professionnels permet de dégager des filières et modes d’accès à l’espace et à l’habitat dans leur dépendance avec les modes d’accès aux différentes formes de travail et à l’évolution de son marché. Et vice versa : les conditions socio-économiques et résidentielles conditionnent l’accès à l’emploi, face aux nouvelles normes d’instabilité, de conditionnalité et de précarité.

" Mobilités professionnelles et urbaines à São Paulo " est une étude pilote qui a été lancée de 2001 à 2003 dans le cadre d’un accord de coopération scientifique bilatérale CNPq/IRD (coordonné par F. de Oliveira et E. Henry) à l’Université de São Paulo avec d’autres partenaires locaux. Sur deux terrains excentrés, tous les membres actifs d’une cinquantaine de familles ont été enquêtés. Ils vivaient dans huit territoires situés en demi cercle respectivement dans la périphérie industrielle de la première couronne au Sud de la ville de São Paulo, ainsi qu’à vingt kilomètres à l’Est à vol d’oiseau, dans trois districts dortoirs : Guaianases, Lajeado et Cidade Tiradentes, immense secteur de concentration de main d’œuvre migrante, arrivée à l’époque de la grande industrialisation et attirée vers de grands ensembles par des infrastructures lourdes de transport. Au Sud, le district le Jardim São Luís est limitrophe de la zone industrielle active de Santo Amaro, du quartier riche du Morumbi et de Capão Redondo, zone de violence exacerbée. Ces deux terrains ont aussi des liaisons avec le pôle industriel automobile, métallurgique et chimique de l’ABCD, au sud-est de la région métropolitaine. Nos deux terrains sont aussi ceux où l’on constate les taux les plus élevés de chômage et d’exclusion sociale. Ce texte est une première lecture autour de trois cas avant retour d’interprétation avec les sujets des mobilités.

1. LIMITES ET FRONTIERES

Dalmasio est venu en 1965 du Pernambouc. Quelques trois mille kilomètres de São Paulo. À pied. En six mois. Avec treize retirantes [1], dont ses trois frères aînés. Il avait onze ans. En 1978, il travaillait dans la banlieue ouvrière de São Bernardo. Compagnon métallurgiste de Lula, il participait aux grèves de l’époque. Maintenant peintre en bâtiment à son compte, il vit d’expédients. Ainsi que son épouse et leurs trois enfants. Dans une maison auto-construite avec l’aide de camarades, pour fuir les loyers et expulsions. Sur un terrain envahi il y a cinq ans qu’il baptise de « villa hargneuse », à trente kilomètres du centre. « On dit qu’ici c’est le fin fond, à la frontière de la ville [Rolnik, 1999]. Mais quand on y est parvenus, à la recherche d’un toit chez mon cousin, c’était au contraire notre endroit d’arrivée en ville. C’est toujours aussi vrai, São Paulo commence ici, et non au centre. » Sur les échelles de l’espace et du temps, on renverse les perspectives. En bon animateur d’une radio communautaire, dirigeant de quartier, ami des Nordestins qui l’entourent, père d’adolescents plus ou moins chômeurs, Dalmasio sillonne quotidiennement la région. Surtout à pied, bien entendu. Avec l’expérience et l’enthousiasme de ses semelles. À quarante neuf ans, il ne pense pas que les limites auxquelles il se heurte, maintenant, sur les marchés de l’emploi, du logement, de l’éducation et de la consommation, soient des frontières infranchissables.
On en veut pour preuve que Lagloire les a franchies, lui. Quand, en 1981, ce dernier quittait à dix huit ans son village natal du Minas Gerais, c’était encore l’époque où « l’emploi venait nous chercher, et non l’inverse comme aujourd’hui » –dira aussi Lucho du fond de sa favela au Sud. Embarqué dans un bus racoleur, comme aux temps de la traite d’esclaves, catapulté dans un hangar à main d’œuvre bon marché, Lagloire s’évadait rapidement vers un chantier de la construction civile, qui lui octroyait un salaire et un gîte en foyer de travailleurs. Il est maintenant technicien supérieur d’une entreprise publique qui lui fournit du travail émancipateur, un plan de carrière, une formation pour lui et les siens, une couverture sociale, le droit au transport et autres avantages d’un emploi de fonctionnaire régulé à la ’fordiste’. Il habite, dans la même Zone Est, « le plus grand ensemble d’habitat collectif d’Amérique latine » qu’il contemple, en toute identification et solidarité, depuis la terrasse du « lot avec services » qu’il a racheté. Il a ainsi pu s’entendre avec un accédant patenté à la propriété, « dont la fiancée, policière, ne voulait à aucun prix par crainte de la violence : il a dû opter pour l’amour contre la maison, ce qui m’a rendu grand service »). Il a agrandi cet « embryon [2] » et l’a adapté à sa famille, maintenant forte de trois enfants écoliers. C’est en voiture, par le métro, dans un train de banlieue, en autobus ou par minibus que lui et les siens prennent possession du territoire (qui ne se définit que par son usage [Santos, 2001]). Le leur va jusqu’où les mènent les circuits de la vie quotidienne, dans un périmètre finalement circonscrit à l’Est de São Paulo. Gardant « foi en dieu et pied sur la planche », plus que l’espace, c’est le temps qui organise la vie de notre prophète moderne. Mais à trente quatre ans, après une formidable course à l’emploi et à la formation professionnelle, Lagloire se dit parfois « fatigué comme un vieux cheval ».
Les circuits de Johnny sont autres. À vint deux ans, il est paulistain fils de migrants du Sud du pays, suite à une trajectoire initiée par le grand-père. Le patriarche règne sur une famille dont la généalogie ouvrière s’inscrit fidèlement dans l’espace de leur petite favela. « Pour rien au monde [il] ne quittera[it] son quartier » étriqué du Sud de la ville, envahi il y a trente cinq ans lorsque l’endroit, en pleine zone industrielle, était un bastion des luttes syndicales et anti-dictatoriales, dont lui n’a cure. Friche industrielle, c’est pourtant devenu un des abcès de São Paulo, voisin du « triangle de la mort « [Ferréz, 2000]. Son identification au quartier ne l’empêche de fréquenter quotidiennement la proche « avenue intelligente » Engenheiro Luis Carlos Berrini [Frúgoli, 2000] du nouveau centre tertiaire globalisé construit après déguerpissement des favelados. Dans ses temps perdus, Johnny lèche les vitrines des commerces et shopping centres issus d’une post-modernité à velléité d’intégration par le marché. Il explore à sa manière la localisation avantageuse de son emploi d’agent de service de musiciens de renom. Avec amis et collègues, il a aussi appris à aller fréquenter les bars et clubs du ‘quartier latin’ devenu ces derniers temps point chaud de l’animation nocturne. Son boulot, il l’a conquis avec sa moto. Il a eu plusieurs expériences de moto-boy, livrant et démarchant pour le compte d’autrui dans une ville qu’il a conquise et dont il a « découvert, en bossant, tous les quartiers centraux et tous les recoins ». Il se trouve dans l’éventail de ces ‘nouveaux’ emplois, décrochables au bout du fil d’Ariane, aussi précaires qu’instables, que le marché post-fordiste réserve aux jeunes. Comme d’autres fils d’anciens salariés, ceux-ci doivent apprendre à vivre entre deux mondes, sans en renier aucun. Son territoire est donc plus vaste que celui de ses parents, ainsi que sa mobilité.

Identifiées par nos enquêtes [3], ces trois trajectoires, parallèles mais coïncidentes –non seulement sur le plan spatial– illustrent les trois questions que l’on posera dans le cadre de cette élaboration thématique :
1. Pluri-scalaire et pluri-temporelle, l’analyse des dynamiques urbaines peut-elle se centrer sur le résidentiel et faire l’économie de l’économique, ainsi que du quotidien vécu par des citadins qui, somme toute, ne sont pas moins intégrés que ceux qui ne résident pas dans des bas-fonds périphériques considérés comme hors les murs [Esprit, 1999] ?
2. Les nouvelles réalités économiques et spatiales, à l’heure de la globalisation, produisent-elles de nouvelles tensions qui repousseraient vers un massif résidu d’exclusion sociale ce que l’on a cru bon auparavant de qualifier de marginal [Fassin, 1996] [4] ou d’informel [de Soto, 1986] [5] ?
3. Des mini-régulations locales prennent-elles le pas sur les maxi-régulations d’antan, ou ne font-elles que perpétuer et accentuer des contrastes ancestraux [Kowarick, 2001], et comment les saisir et analyser dans une perspective de recomposition partant des pratiques sociales ?
Loin de se recouper, les positions occupées respectivement sur les marchés de l’emploi, du logement et de la consommation proviennent de trajectoires individuelles et familiales, pour autant unitaires. Il nous faut alors retrouver la convergence dans la diversité. Ces trajectoires coïncident autant que le fourbis extirpé en plein désert du sac à mains de Madeleine Renaud, à qui Samuel Beckett, dans « Oh les beaux jours », faisait répéter inlassablement « coïncidence ! ça qu’est si merveilleux ! ».

2 - DES TRAJECTOIRES INSCRITES DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

Repartons des trois trajectoires individuelles synthétisées dans notre introduction. Elles illustrent à merveille la diversité de situations que l’on peut rencontrer dans un travail d’enquête qualitative, autant que leur parité. Il s’agit de pallier, de façon expérimentale, l’absence d’études longitudinales qui permettraient de retrouver dans les pratiques urbaines la cohérence historique des processus généraux brièvement évoqués ci-dessus, au croisement des interventions étatiques, de la promotion privée et de l’urbanisation illégale. L’analyse de telles trajectoires doit partir des différentes facettes des processus individuels et familiaux de mobilité, ce pour quoi nous portons une attention particulière sur trois d’entre eux.
La mobilité devrait permettre de se positionner sur le marché du travail, par migration autant que par déplacements inter-urbains. Cette mobilité professionnelle [6], qu’elle soit réelle, illusoire ou ‘bloquée’ – épithète heureusement utilisé par des sociologues tels que Vilmar Farias– dépend largement des conjonctures historiques. Elle garde aujourd’hui peu de rapport avec l’époque où São Paulo était un formidable marché d’emploi industriel, maintenant que la capitale économique brésilienne est aussi devenue le principal pôle de chômage et d’emplois précaires.
Nos trois personnages vivent leur travail selon trois temps historiques : d’abord celui des grands courants migratoires d’expulsion de populations paupérisées dans les années soixante, puis celui de la recherche sélective de main d’œuvre dans les années 1970-80 et enfin le temps de la seconde génération des fils de migrants, pour lesquels, depuis les années 1990, le marché de l’emploi est nettement moins généreux...
Ainsi ont-ils accès à trois modalités d’insertion résidentielle, résultant de processus de mobilité divers : l’occupation de lots illégaux, le bénéfice d’interventions étatiques et le maintien, en surnombre, dans les domiciles familiaux.
Enfin, en relation avec ces deux processus structurants, nos trois sujets (sujeitos) vivent chacun à leur manière leur territoire, quartier résidentiel ou espace de circulations, qu’ils pratiquent quotidiennement selon divers modes de transport – essentiellement à pied pour le premier, en transports en commun pour le second et en moyens individuels pour le dernier (en l’occurrence, la moto).
On peut dire qu’en retour, ces pratiques quotidiennes des territoires ont une incidence certaine sur la manière selon laquelle ces individus, et leurs familles, peuvent aujourd’hui se positionner sur les marchés du travail et de la consommation, qu’il s’agisse du logement ou des autres biens et services. Autant qu’approfondir les dimensions temporelles et spatiales, à différentes échelles, de ces mobilités professionnelles, résidentielles et quotidiennes, on doit donc chercher les interfaces ente elles, dans les pratiques individuelles et collectives de l’espace social de la ville. Car dans une histoire de vie, ces trois types de trajectoire interfèrent constamment l’une avec l’autre, dégageant des blocages et des possibilités [Telles, 2001], selon les circuits où l’individu [Castel & Haroche, 2001] se fraye un chemin, entre médiations publiques et privées, bien sûr, en fonction de son capital économique et culturel [Bourdieu, 1993].

2.1 Temporalité des trajectoires professionnelles

Quelle centralité du travail ? Cette question attise le feu d’un débat qu’alimentent diverses contributions et prévisions apocalyptiques de la fin du travail ou de celle des villes : André Gorz (1988), Robert Castel (1995), Christian Topalov (1996), Serge Paugham (1996), Jacques Donzelot (1996) et autres spécialistes des questions de l’emploi et/ou de l’exclusion, de leurs régulations et autres politiques. Dans notre contexte passablement différent, celui d’une société semi-salariale faite de ‘classes inachevées’ [Oliveira, 1998], des processus parallèles de globalisation et de précarisation affectent autant les trajectoires des exclus du marché du travail d’ici, irréductibles aux désaffiliés de là-bas [voir Kowarick (2001) discutant les thèses de Castel, 1995]. Si ladite centralité est en discussion dans les sociétés post-industrielles, comment la retrouver dans le contexte flou des sociétés où ‘les concepts se ramollissent’ à l’épreuve du développement périphérique (Bastide, cité in [Henry & Sachs, 1993)]. Si le chômage naît avec l’emploi [Topalov, 1995], qui expulse autant qu’il attire, bloque ou débloque des trajectoires professionnelles et familiales, dans quelle mesure le travail reste-t-il une référence axiomatique et identitaire, avant même la famille, la résidence ou le quartier, instances toujours fondatrices d’identités et de pratiques urbaines ? Vaste question... à laquelle on doit répondre à partir d’une démarche empirique.

Le travail est sans aucun doute la principale valeur éthique autour de laquelle Lagloire construit son histoire et son monde, de promotion en blocages détournés et contournés, d’affrontements en contournements, patiemment et avec un acharnement sans pareils. S’y joint la religion, seconde valeur éthique qu’il découvre en famille et qu’il vit au quartier. Un savant mélange des deux lui permet de se positionner sur les marchés de l’emploi et du logement. Arrêtons-nous sur leur inter-relation au plan de l’éthique : l’une irait-elle sans l’autre ? Indubitablement, la centralité de la première est plus évidente que celle que la seconde. À preuve, en catholique lié à la pastorale ouvrière d’antan (celle qui soutenait, sous la dictature, des publications telles que [Brandt & Kowarick, 1976]), devenue catéchiste pour cause de bulle papale), il vit un conflit religieux avec son épouse, évangéliste, qui passe par le cœur de leur projet familial [Cabanes, 2002], à savoir la conversion des enfants. Ses points, il les gagne sur le marché du travail, tant que ça dure et tant que le rythme de vie familial y reste soumis.
Que dire de Dalmasio, son aîné de quinze ans ? Arrivé à onze ans à São Paulo, il se retrouvait à quatorze vendant des billets de loterie à la sauvette, selon la recommandation du cousin : « l’important, c’était de travailler ; ni moi ni mes frères, venant de l’ignorance, n’avions grande notion des choses savantes ; même si les gens me disaient ’va donc étudier, gamin !’, je préférais en rester à vendre mes billets de loterie [7]. Ainsi ai-je découvert la ville, le centre quand, avec mon pauvre alphabet, je lisais les offres d’emploi. Mon premier emploi [8], au centre, je l’ai trouvé tout seul, dans les beaux quartiers, là où habite notre mairesse actuelle ! ». Cela consistait à emballer les paquets de ces dames dans les queues des supermarchés, jusqu’à dix huit ans, âge limite pour une rémunération d’adolescent ‘au pourboire’. Notre Gavroche moderne suivait ensuite ses frères aînés sur les chantiers de la construction civile, florissante à l’époque, faisant tambouille et gardiennage. Il se retrouvait aux limites du marché du travail, qui structure ses espoirs et aspirations : entre l’occupationnel et le professionnel. Dans sa vision du monde, le travail était alors central par défaut. Il le deviendrait par excès, quand il rejoignit les bataillons ouvriers de l’ABC industriel, dont il devrait ensuite se défaire pour poursuivre son chemin. Certes, les grèves et histoires ouvrières de l’époque structurèrent définitivement son identité, au point qu’il en est encore à répéter un discours passablement langue de bois, faute de mieux à son accès. Le travail est-il devenu hors de propos ?
La trahison d’une conscience ouvrière est largement présente dans la mentalité de ceux qui ont vécu, ou qui observent aujourd’hui à distance critique, ce monde de dirigeants syndicaux entrés dans les cabinets des politiciens [Nun : 2000] ou laissés pour compte aux marges de l’emploi : tel Dalmasio qui oscille entre les deux, peintre à son compte qui recrute sa clientèle parmi les premiers. Entre temps, un double marquage éthique lui est venu à conscience : entre la corruption s’installant aussi dans les syndicats et commissions ouvrières (selon un de ses collègues, pourtant jouissant aujourd’hui d’un poste clef dans lesdits cabinets) et la limpidité apostolique, aussi trahie par les mutations d’une église passant de positions révolutionnaires à conservatrices. Aujourd’hui dirigeant communautaire non rémunéré, Dalmasio répète, non sans amertume du côté de son épouse, la centralité du travail qu’il tente d’inculquer à ses filles au chômage et à son fils en formation professionnelle, tous adolescents au destin hypothétique. Cette valeur, il la propage quotidiennement sur les ondes de la radio communautaire dans les messages codés à toute la diaspora nordestine du territoire (peu ‘carnavalesque’, si l’on veut reprendre l’idée de Michel Agier [1999 : 158 sq.]).
Le travail semble être la dernière des préoccupations de Johnny, enfourchant sa moto à la conquête de la ville plus que de l’emploi. Le travail est pour lui un moyen, loin de toute fin émancipatrice marxienne autant que de la téléologie paternelle, aussi marquée par le syndicalisme corporatif. Il y passe pourtant l’essentiel de son temps et déclare que « c’est un vrai travail, et non une bagatelle, qui lui plaît pour les relations qu’il peut établir avec ses patrons, collègues et clients ». Il est pleinement inséré dans le circuit de l’emploi formel, au risque quotidien de sa vie [9], dans lequel il circule (dans un sens différent de celui proposé par [Tarrius, 1989] étudiant les couloirs migratoires de l’agglomération tunisoise) avec plaisir et conscience [10] Laquelle, alors ? L’éthique du plaisir, de la découverte, de l’aventure, du risque, de la vie immédiate. Ces notions, partagées avec ses pairs, étaient cependant loin d’être absentes du discours de ses pères et ancêtres, alors référées à la centralité du travail. Pour Johnny, le travail est surtout précaire, morcelé, temporaire : difficile de s’y projeter au delà d’un immédiat incertain et d’en faire une valeur de vie centrale porteuse de possibles. Et pourtant, ce n’est pas non plus le chômage qui le cerne : il l’a connu et s’en est sorti, relativement bien pour l’instant, avec un bagage éducatif nettement supérieur à celui de la génération antérieure, qui lui permet d’accéder à des emplois auxquels son père n’aurait même pas pu songer. Ni Dalmasio ni Lagloire ont la chance de penser à leur retraite, comme un droit pourtant acquis de leur trajectoire de travail, qui reste à la fois affirmation éthique et rhétorique incantatoire contre les aléas du marché.

Voici donc, parmi d’autres, trois manières de poser la question de la centralité du travail dans la vie quotidienne et dans les projets individuels et familiaux. Nos trois individus se situent à des distances différentes du marché du travail, entre intégration, proximité et exclusion [Sposati, 2000]. Il n’en a pas toujours été ainsi, pour aucun d’entre eux. Il est d’ailleurs remarquable que parmi les quelque 150 entretiens réalisés dans notre enquête auprès de cinquante familles sélectionnées entre le hasard et la nécessité, hormis les jeunes entre 18 et 25 ans, tous soient déjà passés par des emplois formels, avec couverture sociale, services sociaux, carnet de travail (la fameuse carteira profissional selon laquelle d’aucuns établissent le clivage entre formel et informel). On ne peut donc en rester à des descriptions de statuts actuels, de catégories socio-professionnelles, améliorées ou non, pour poser la fameuse question du travail dans un horizon vital. L’analyse longitudinale apporte la vision temporelle, aussi indispensable en statique sociale qu’en dynamique sociétale. Reste à savoir comment retrouver les clivages de la régulation du travail, de la précarité, de l’instabilité, du revenu ou de l’éducation, indéniables sources de tensions sur les marchés de l’emploi, et de ceux-ci avec les marchés des terrains, du logement, ainsi qu’avec les circulations quotidiennes.

2.2 Spacialité des trajectoires résidentielles

Autant les relations avec le marché du travail sont temporalisées, selon une échelle vitale et/ou historique, autant les relations avec le marché du terrain et du logement et avec le quartier sont spatialisées. Il devrait alors suffire d’un SIG pour localiser l’habitat de chacun, ses distances avec l’emploi, l’habitat antérieur, ceux de la fratrie ou de la famille, avec le centre et les lieux d’activités dominantes. Mais la centralité spatiale est autre que celle du travail : on fonctionne alors selon les critères de proximité et de distance physique, pour établir la pertinence et les limites entre centre et périphérie, entre indifférencié et ségrégué, entre habitat normal ou ‘anormal’, intégré ou ‘sous-intégré’ [Grafmeyer, 1996]. Comme en France, la classe ouvrière paulistaine rêve du paradis résidentiel à la Leroy Merlin (ici présent aussi), tout comme la classe moyenne pour qui Tock & Stock signifie Habitat, le barbecue est churrasquaria et qui accède à une Renault Clio ou Mégane, produite sur place ou importée (ainsi, Bourdieu marquait-il la différence entre les pastis Ricard et Pernod, les voitures Renault et Peugeot… : ici, au delà du clivage identitaire par le futeból Corinthians/São-Paulo, les démarcations sociales renvoient plutôt à la consommation de cachaça ou de Johnnie Walker, de voiture ‘0 km’ ou d’occasion, etc.).
Dans le contexte spatialisé, parler de centralité revient à poser l’ardue question du territoire, du quartier, de l’espace identitaire. Encore une fois, il se pose ici un terrible problème de méthode : quand l’urbaniste ou le géographe partent de l’image-satellite et font du top-down le moyen privilégié d’investigation du territoire et de ses morcellements [Sposati, 2001], ils nient toute possibilité de diachronie, hormis par superposition d’images successives en temps t, t+1, etc. Anthropologues et sociologues se réfugient alors dans les territoires, qu’ils tentent de reconstituer à partir du vécu individuel, familial, communautaire, collectif ou social. Ces derniers arguent que le bottom-up serait la seule pratique heuristique permettant de récupérer les trajectoires conjuguant espace et temps, dans un « plus » non dépréciable, duquel on se réclamera aussi dans notre analyse. Reste encore à articuler les connaissances issues des deux procédures, celle du top-down et celle du bottom-up. Notre œcuménisme pluri-disciplinaire ira-t-il jusque là ? Question d’éthique autant que de problématique [Koga, 2001].

Entre son arrivée à São Paulo par ses portes périphériques et sa résidence actuelle, beaucoup de poussière s’est accumulée sous les semelles de Dalmasio, bien que son circuit résidentiel n’ait guère dépassé les frontières de la périphérie où il débarquait avec ses frères. Leur mère les avait rejoints, en autobus cela va de soi, et ils avaient dû sortir du taudis du cousin où ils dormaient à quatorze dans une pièce à même le sol. Les frères se mariant, la mère resta à la charge de Dalmasio, qui à son tour prit femme dans la région et alla vivre chez une sœur pour partager le loyer. D’appartement loué en nom propre ou en commun le couple passait de quartier en quartier, expulsé pour non paiement ou par les inondations. Ils en vinrent à vivre dans un grand ensemble de la promotion privée, au bord de la rivière, dont ils sortirent totalement sinistrés suite à une crue qui leur fit perdre meubles et effets ; au grand dam des enfants qui perdirent aussi leurs amitiés... C’est alors qu’avec l’aide de compagnons, Dalmasio se décida à aller occuper le terrain sur lequel il a chichement construit une maison à moitié achevée, où l’eau entre par la terrasse et meublée du minimum nécessaire à la survie familiale. Aussi tenace que silencieuse, contre spéculateurs frauduleux, pseudo-propriétaires, sa lutte pour conquérir son « droit citadin au logement » fut communautaire, devant l’incurie d’une municipalité n’hésitant pas à lancer la cavalerie de choc quand les habitants dérivaient les réseaux d’eau et d’assainissement, fût-ce pour se doucher… Il reconnaît être loin du centre, si celui-ci se définit par l’offre d’emplois, où son épouse allait vivre et dormir en employée domestique, et qui semble maintenant inaccessible à ses enfants. Mais il reste près de son centre territorial, celui où il retrouve amitiés, compagnons, jobs, commerçants, marchés, etc. Comme si, dans les limites de la communauté de relations sociales [Weber, 1922], le centre défini par le travail ne correspondait pas à celui de sa vie quotidienne ; ou comme si le centre temporel de sa vie différait de son centre spatial.
Il regarde jalousement les grands ensemble publics proches, auxquels il n’a pas accès avec ses maigres et instables revenus et où habitent des familles d’extraction sociale supérieure à la sienne, selon lui [11]. Il ne les envie pas pour autant, les sachant en position précaire d’endettés devant la mairie et la Caisse économique fédérale [12], parfois sans même pouvoir hypothéquer le peu de bien accumulé et investi dans un logement en propre. Les fonctionnaires qui y habitent proviennent souvent des taudis du centre, y arrivent en désordre en fonction des tirages au sort de la mairie, ne construisent pas de véritables réseaux de sociabilité et sont dans une situation précaire par rapport au logement, même s’il ne le sont pas par rapport à l’emploi. Les cages à lapin de ces cités-dortoir, dépourvues de services, de commerces, sont inaccessibles et, finalement, beaucoup plus excentrées que sa « vila hargneuse ».
Telle était la situation de Lagloire, quand il y acquit un appartement de la Cohab, réduit à une cuisine, une chambre et une salle, qu’il dût rapidement barder de grille pour se protéger de la violence et des vols (loin de ce que Caldeira [2000] prend pour du mimétisme des classes moyennes) . Il s’y mariait et installait une épouse enceinte qui ne résisterait pas plus d’un an confinée entre ses fourneaux et son travail au loin, rythmé par les autobus cahotant. Dix ans avant, Lagloire était arrivé à São Paulo, il est vrai, dans une résidence ouvrière tellement bien entretenue qu’il pouvait « se coiffer au miroir du plancher ». Mais en bon ouvrier, alors contractuel d’entreprises privées, il devait penser au lendemain et investir ses économies dans un bien propre, « au cas où il se retrouverait nu et devant retourner vers la maison natale du Minas Gerais ». Cette résidence, irrégulièrement acquise sous « contrat de tiroir d’avocat » hors de la réglementation publique, lui permit de faire le pas suivant, guère plus régulier, celui de l’acquisition de l’embryon où il habite maintenant.
Johnny, quant à lui, habite encore chez ses parents. Plus exactement, chez sa mère avec sa sœur et son frère, le père ayant récemment succombé d’une longue maladie qui, de la profession d’ouvrier métallurgiste l’avait conduit à celle de chauffeur. Dans une favela du Sud de São Paulo, accrochée au Club social du Banco do Brasil, la maison est spacieuse, dotée d’une voiture, garée hors de l’impénétrable enchevêtrement de maisons et de rues évoquant une médina. Elle a été auto-construite sur un terrain envahi il y a 35 ans par le grand-père, ayant depuis ramené ses neuf enfants près de lui, en véritable patriarche de la favela. Les deux premières générations sont originaires du Sud et ils ont tous travaillé dans les usines proches, notamment la Monark et la Caloi qui fabriquaient des bicyclettes et recrutaient royalement une main d’œuvre locale bon marché et docile. Depuis, les usines ont fermé et le marché de l’emploi s’est réduit comme une peau de chagrin, ratissé par les agences d’intérimaires pour les emplois de services locaux. Les plus chanceux deviennent alors intérimaires pour les entreprises implantées dans le très moderne Centro empresarial qui, côté cour, domine le fleuve Pinheiros et côté jardin, l’immense urbanisation illégale parsemée de favelas et d’îlots de violence. Les parents devenant employés domestiques, comme la mère de Johnny, les enfants ’monarkistes’ partent en moto en chasse à l’emploi. Ainsi, Johnny a trouvé chaussure à son pied, mais ne voudrait pas rester éternellement dans la favela du patriarche. L’identité qu’il se construit en vadrouillant en ville et dans les beaux quartiers l’éloigne progressivement de son espace natal, auquel il ne reste attaché que par les puissants liens familiaux qui y sont inscrits. Il est révélateur qu’il ne songe même pas aller vivre dans la maison construite par sa mère et son grand-père dans une ville proche rattachée à la métropole de São Paulo, actuellement mise en location. Ce n’est pas par là que Johnny gravite, encore moins là qu’il trouvera un emploi correspondant à ses expectatives.
Dans nos trois cas de figure, l’espace identitaire se conjugue donc différemment avec l’espace d’origine. Dalmasio n’a guère bougé de là ou il est arrivé au terme de sa longue migration pédestre, même au cours des dix années où il allait travailler dans les usines de l’ABC. Espace d’entrée en ville, c’est aussi son havre où il retrouve parents, voisins e coterráneos du Nordeste ; c’est de là qu’il rebondit pour trouver jobs, famille et occupations quotidiennes. Lagloire a été entraîné par son projet d’ascension sociale à vivre en propriétaire dans un territoire de perdition, qu’il positive cependant avec son éthique religieuse. Quant à Johnny, il a progressivement perdu contact avec ses amis d’enfance et autres trublions " favélisés " et s’identifie trop avec la ville moderne pour retourner sur ses arrières (ainsi, les migrations de retour des parents vers leurs régions d’origine restent exceptionnelles, même en temps de crise) . Et pourtant, ces trois familles composent ce que l’on appelle la périphérie de São Paulo et leurs membres gardent tous des relations avec son centre et ses divers quartiers.

2.3 Circularité des trajets quotidiens

C’est donc peut-être dans les déplacements quotidiens [13] que l’on va trouver les modes de conjugaison entre le temps et l’espace, selon des rythmes et localisations définissant des circuits propres, en fonction des réseaux de sociabilité qui s’instaurent chez les uns et les autres, suivant leurs âges, sexes, générations, métiers, etc. Posons d’emblée la question relative à l’importance « structurelle » ou « secondaire » de ces déplacements. Quoi qu’en disent les modernistes auteurs de la Charte d’Athènes (et les constructeurs de Brasília [Affonso, Henry & Muniz, 1999]), la fonction « se déplacer » n’a jamais été aussi structurante d’identités que le temps du travail ou l’espace de l’habitat. Ce préalable peut être remis en cause dans les espaces centraux du monde globalisé, fait de mutants et de commutateurs plus que de sédentaires et de fixateurs. Mais les échelles spatio-temporelles de nos nomades locaux sont autres, à la fois plus rigides et plus flexibles, comme qui dirait, en escabeau… Personne ne fait plus qu’en avion le voyage que Dalmasio faisait à pied, mais personne ne trouve ici métro à son compte pour faire la navette entre son job et son home. Mais on voit mal une identité individualiste à la NIMBY se construire derrière les barrières fortifiées qui jalonnent une São Paulo marquée par la violence post-moderne ? Car en même temps, avec l’opiniâtreté du besoin, ces barrières se franchissent, parfois à cause même de ladite modernité.
Illustrons ce propos avec l’exemple de Geraldine qui, à 23 ans, mère d’une créature de six ans, devra pendant les dix mois de son contrat précaire et pour en remplir les termes, étudier deux jours par semaine dans un collège où elle n’apprend rien, et se rendre les autres jours en bus-métro-bus vers son emploi intérimaire qui consiste à trier, dans une petite entreprise, les chèques des clients d’une banque hyper-moderne, pour un salaire inférieur au Smig, bien entendu. Elle travaille on line et quand la tâche excède ses huit heures quotidiennes, son employeur n’hésite pas à lui payer le taxi pour revenir chez elle… pour un montant équivalent à la moitié de son revenu mensuel. De loin, elle préférerait faire des heures supplémentaires ! Mais elle vit dans une société numérisée, tout comme son mari, chauffeur de camion téléguidé par satellite pour éviter autant les vols de marchandises que les détournements de parcours, quand par exemple il vient au passage faire la bise au foyer. S’il en est ainsi, pourquoi s’arrêter aux futiles pratiques quotidiennes de déplacement, espaces vides et temps morts [14] qui n’entrent guère en ligne de compte dans un horizon vital ? Peut-être, et c’est notre hypothèse, parce que ces voyages intra-urbains contribuent à certaine structuration identitaire, tout au moins à l’ouverture d’horizons vers des certains, des probables ou des possibles : des recompositions spatio-temporelles ?

L’espace circulatoire de Dalmasio est aussi étendu qu’étroit, scandé par le programme d’activités qu’il s’invente quotidiennement. Une demi-heure à pied pour se rendre de dix heures à midi vers la radio communautaire (et clandestine) où il retraduit les nouvelles qu’il a auparavant puisées sur Radio ElDorado, salue les anniversairiants, les commerçants qui lui envoient un petit chèque et, avec son compère, tous les cocus du territoire, dans un programme que sa femme au foyer écoute en s’esclaffant, les mains dans l’évier qu’elle ne quitte plus guère. Même si le téléphone impayé de la radio, ne sert plus qu’à recevoir les appels des auditeurs, il est ainsi en réseau avec son territoire, qui est plus large que son terroir de la « vila hargneuse ». Puis il va faire un saut à l’Administration régionale de la Mairie, négocier la venue d’un camion pour transformer en avenue la voie de chemin de fer abandonnée qui y sert d’axe central. Il ira en passant remplacer sa paire de tennis à cent sous chez les camelots qui revendent les invendus à la porte de la grande surface où, tous les mois, il va faire l’approvisionnement du domicile, vers lequel il revient alors en taxi. L’après-midi, ses jambes le poussent éventuellement vers les quartiers voisins, ou l’autobus vers le grand ensemble, ou encore vers le Parque Dom Pedro, point central de retrouvailles de tous les mutants de la zone Est. Puis il se rend vers l’école pour adultes où il tente de se niveler au moins avec ses enfants, qu’il accompagne au cours du soir, toujours à pied, pour ne pas tomber sur un cadavre ou une compagnie dérangeante (le voisin de 18 ans aurait déjà 14 assassinats à son compte : il faudra le saluer en passant, motus et bouche cousue). Au week-end, il rend visite à sa sœur malade, ou bien part vers le Minas Gerais acheter une antenne pour la radio en panne, ou encore il se rend en autobus à Brasília pour manifester devant le Palais gouvernemental avec tous les sans-abris.
Il aura fait le voyage avec Lagloire, dont le circuit est pourtant bien différent, marqué par les impératifs de la quotidienneté. Notre technicien se lève à quatre heures du matin et se couche à onze heures du soir, épuisé par le rythme de sa vie fordienne. Réglé comme du papier à musique, son rythme le conduit d’abord au boulot, en voiture pour prendre sa fille au retour, qu’il ramène déjeuner à la maison dont l’épouse est partie pour étudier dans une université métropolitaine. Il repart vers quinze heures, en bus cette fois-ci, vers la partie noble de la zone Est où se trouve son centre de formation, véritable instrument de sa promotion professionnelle. Les deux étant liés, il s’identifie autant avec son métier qu’avec le moyen d’y parvenir, à savoir les études ; mais guère avec le moyen de transport pour y parvenir, dans un déplacement qui est mort pour cause d’embouteillages et dans un temps qu’il ne peut consacrer à revoir ses cours, pour cause d’inconfort. Ainsi, Lagloire traverse en aveugle la zone Est de part en part, qu’il connaît trop bien par ailleurs. Il n’ira même pas faire les courses dans le proche shopping center, attribution réservée à son épouse, hormis le ravitaillement mensuel que tout le monde va faire dans la grande surface du coin, où il rencontre aussi Dalmasio, plutôt qu’au Carrefour local, trop cher sauf pour les produits de la ligne blanche. Le monde et le temps de la productivité permettent encore ces croisements fortuits et évitements communs. À noter que Lagloire a changé de coiffeur : si avant il allait au centre, il recourt maintenant au barbier du coin, même plus cher, mais qui lui évite un déplacement onéreux.
Johnny ne participe guère à l’approvisionnement du domicile, car c’est le grand-père qui s’en charge, au volant de la voiture patriarcale et armé de la carte de crédit maternelle : le Carrefour d’ici serait moins cher... et, surtout, plus permissif pour l’endettement des familles. Par contre, ses habits, il se les achète au hasard de ses pérégrinations en ville. Sa moto le conduit selon de longs couloirs, dans les centres post-moderne de l’Avenue Berrini, tertiaire de la Nova Faria Lima, financier de l’avenue Paulista ou administratif de l’Anhangabaú. Et, le soir, il ira retrouver ses nouvelles connaissances dans les bars et danceterias de Pinheiros et de la Vila Madalena. Il y connaîtra notamment Léandre, pourtant du quartier voisin, tout imbu de son métier de moto-boy et de son instrument de déplacement/travail qu’il bichonne le dimanche, enfourche du lundi au samedi et attelle le soir, dans le centre tout comme dans les quartiers avoisinant son domicile. « Tout le monde a envie d’avoir une moto comme ça pour vadrouiller par en haut et par en bas (…) parfois on se retrouve à cinq, à six, on va au ’fliperama’, casser une croûte chez MacDo’, avant d’aller chercher nos amoureuses. Si pour Léandre, c’est pratiquement devenu une routine, comme celle de son père quand il prenait la navette pour rejoindre son travail de marchand de meubles, il n’en va pas de même pour son frère aîné Lisandro. Ce dernier parcourt des couloirs similaires, généralement en bus pour aller au boulot, sauf quand il emprunte la voiture paternelle dont il fait alors le plein d’essence, pour livrer les pizzas du beau-père. Mais son territoire de circulation est autre, marqué par sa passion pour le futeból, dont il connaît tous les terrains de fortune des environs [15], autant que ceux des quartiers avoisinants, riches ou pauvres, et de la métropole, proche ou lointaine. Lisandro et Léandre ne se retrouvent donc guère, sauf autour de la table de famille et du repas dominical, qui reste leur commun point d’ancrage identitaire.
Enfin, il convient de mentionner l’éthique du protestantisme qui marque l’esprit du capitalisme selon des couloirs massivement et religieusement empruntés vers l’Église Universelle du Règne de Dieu et autres sectes qui mènent droit au ciel. Le père Marcelo leur fait une concurrence acharnée et toute la famille Gini se rend religieusement à ses messes spectaculaires, dans des hangars proches ou sous des chapiteaux improvisés. En famille, on y chante la gloire catholique sur des airs pop’s qui enchantent autant que les rassemblements syndicaux corporatifs réunissant les masses désireuses d’accéder à la propriété individuelle d’une voiture ou d’une maison, par tirage au sort. Catholiques et protestants parviennent ainsi à détrôner umbandas, syndicats, partis, organisations, en incitant à des pratiques identitaires où l’éthique se mélange avec la pratique, dans un méli-mélo dont la corruption n’est pas totalement absente, loin s’en faut.
Quelles institutions et médiations structurent autant ces couloirs et espaces circulatoires que leurs croisements ? On vient d’énoncer certaines d’entre elles, qui ont nom radio, travail, église, sport, syndicat, parti, organisations, auxquelles il conviendrait d’ajouter de nombreuses autres, comme la philanthropie, l’assistanat, la police, l’hôpital, l’école, etc. On pourrait ainsi penser à des territoires spatialement différenciés en cercles radioconcentriques, si tant est que leur spatialité est leur attribut commun. Mais les déplacements quotidiens, faits de trajets et voyages, ont aussi une temporalité, qui rend ces couloirs et circuits plus éphémères ou plus durables.
Léandre, Lisandro, Johnny et tous les jeunes aiment à se retrouver sur le Circuit Interlagos, où Ayrton Senna régna ; les uns en font le tour en moto, les autres pique-niquent sur le proche étang de Guarapiranga, etc. C’est pourtant là une série d’activités et de lieux réservés à une partie de notre population, celle qui a la chance d’habiter au Sud, à une longueur de trajet en bus. À l’Est, les choses se présentent sous un jour différent : on s’y heurte à des sens interdits et des cul de sac. Le sport, on ne le voit qu’à la télé. Les sorties dominicales sont confinées au Parque do Carmo. Les enfants ne connaissent le Parque Ibirapuera –qui accueille actuellement la Biennale d’Art Contemporain de São Paulo, consacrée aux Grandes Métropoles mondiales…– que lors d’expéditions religieuses. Dalmasio n’est jamais entré dans un théâtre que pour y livrer un piano. Le cinéma du coin maintenant fermé, il faut être prêt à assumer deux heures aller-retour pour voir un film dans le complexe commercial et culturel d’Aricanduva. Mais on se retrouve sur le marché au puces local, sur les terrains de futebol, dans l’ancienne gare du train maintenant peuplée de camelots, dans les arrêts d’autobus et dans les assemblées du Budget participatif que la Mairie organise dans les collèges et églises. On circule même virtuellement, maintenant que la Mairie a installé le premier ’Telecentro’. L’opposition entre pratiques quotidiennes des habitants des zones Sud et Est est alors particulièrement illustrative d’un mode d’appropriation de l’espace et d’utilisation du temps social, différencié aux rythmes des marchés locaux de l’emploi, de la main d’œuvre et du logement.

3 - DES TRAJECTOIRES AUX MOBILITÉS

Il est certes hors de question de prendre pour emblématiques les trajectoires de nos trois compères et de leurs familles. Des critères simples pourraient être repris pour les démarquer, comme celui de la propriété : l’individu est celui qui est propriétaire, et le non-propriétaire n’est pas un individu, selon l’analyse de l’émergence de l’individualité au XVIIème que propose Castel [Castel & Haroche, 2001 : 35], car « il lui faut disposer d’une certaine surface, occuper un certain espace dans la société pour développer ses capacités d’être un individu. (…) Il a besoin d’une inscription territoriale. » [Bien que] ce qui manque au vagabond, c’est moins la propriété que la territorialisation, l’encastrement dans cette société d’ordres, de statuts et de castes.(… ) Qu’advient-il ensuite de l’aporie fondamentale de la propriété, posée comme « le support nécessaire de la citoyenneté, mais dont la majorité des citoyens sont exclus ? »
La propriété de son logement, de son outil de travail, permettant de se démarquer des relations patriarcales et des atavismes de l’ancienne société est aussi indispensable au camelot qu’au travailleur à domicile qui fabrique des bougies en temps de rationnement de l’énergie. Elle n’est jamais acquise, mais doit être conquise dans un rapport conflictuel fait de tensions, anciennes et nouvelles. Elle est ainsi au bout du trajet, au long duquel notre individu se territorialise en affrontant les trafiquants de terrains, lotisseurs clandestins et autres négociants de l’urbanisation irrégulière ambiante. Sa trajectoire est pourtant, nous l’avons vu, plus temporelle que spatiale. Un autre interviewé, à vocation de saltimbanque, a parcouru le Brésil du Nord au Sud derrière des emplois précaires dans la construction civile, la photographie de souvenirs, la métallurgie, le ferraillage, territorialisant à chaque fois sa famille qui déménage à ses trousses. À 49 ans, sa trajectoire professionnelle est ainsi parsemée d’une vingtaine d’emplois et l’amène cependant à un ancrage territorial lorsqu’il devient un sage receveur dans la compagnie publique d’autobus de São Paulo. C’est alors que notre saltimbanque se sédentarise, devient envahisseur->propriétaire d’un terrain public, s’assume en chef de ménage et prend racines dans le plus sordide des grands ensembles de la périphérie paulistaine – certes plus identificatoire que la favela du narco où il habitait précédemment à Rio de Janeiro. Mais en se sédentarisant, il devient mobile, disponible à la société, leader communautaire, bref, citoyen socialement parlant.
De là le commun désir de ville [Sposati, 1996], identifiant identitaire ? Une ville pour tous, qu’on s’attachera à reconstruire collectivement ? Donc plutôt par tous, pour reprendre l’heureux titre d’un opuscule de Robert Cabanes (2000). Mais dont la majorité des citadins seraient inclus [Sposati & al. 2000], selon le rêve prométhéen de qui se heurte aux tonitruants contrastes de revenus, d’éducation, de sexe, de races, de castes, d’ethnies et de territoires dont hérite la São Paulo post-industrielle ? Les politiques sociales et l’organisation communautaire du Budget participatif sauront-elles l’assurer ? L’éthique de Lagloire s’y attache, tout comme le bonheur attaché aux semelles que Dalmasio retransmet sur sa modulation de fréquence territoriale. D’où provient l’identité nécessaire à la transformation de l’espace en territoire vécu, labouré, sillonné, approprié ?
Il faut, pour le comprendre, saisir les interfaces et connections entre les trois dimensions des trajectoires évoquées ci-dessus. Les deux premières, professionnelle et résidentielle, convergent dans les pratiques urbaines, le fort de la troisième. Est-ce à dire que l’identité se construit à peine dans le mouvement, dans le déplacement ? Ce serait trop simple pour les techniciens de l’urbanisme ou des transports, qu’un de nos interviewés aimerait aussi voir en prison, leur reprochant d’avoir voulu construire une banlieue du vide social, sans consistance identitaire, sans histoire ni autonomie. On voit alors se recomposer de nouveaux modes de vie urbains, jalonnés de trajets, parcours et migrations, où espace-temps-identités subvertissent l’ordre ancestral des choses. Ainsi la mobilité englobe-t-elle ces trajectoires et les fonde dans un creuset, d’où devraient pouvoir être évincés violences quotidiennes et autres stigmates de la vie collective ayant perverti le sens de l’individu.

Article publié dans Espaço e Geografia (2002) Universidade de Brasília, Vol. 5 n° 2 "Gestão urbana e regional", p. 191-222.

Les références bibliographiques sont téléchargeables dans le fichier ad hoc du portfolio.

Notes :

[1] A l’image de la famille du colonel Aurélio Buendia des Cent ans de solitude de Gabriel García Marquez, on appelle retirantes les familles et voisins quittant leur sertão d’origine, essentiellement du Nordeste, chassés par la soif, l’exploitation, le chômage, la famine ou les épidémies et qui se rendent en bandes avec leur fatras vers les villes proches ou lointaines à la recherche de meilleures conditions de vie. Le cas échéant, Dalmasio raconte que, dans sa campagne natale, il allait chercher à pied l’eau potable provenant d’un puits crasseux où croassaient des crapauds, contre rémunération d’un brigand posté devant le puits par le fazendeiro prétendument propriétaire de la source d’eau. De là, sa famille partit vers la localité voisine, Bezerros, où ils tentèrent leur chance dans une poissonnerie locale. Sans succès, ils se virent alors obligés de prendre la route, à la recherche d’un vague cousin qu’on disait relativement bien établi en banlieue de São Paulo. L’économie familiale était tellement pauvre qu’elle ne permit pas à sa fratrie d’acheter les billets de transport par camions, dits pau-de-arará (littéralement : perchoirs à perroquets, qui évoqueront ensuite les instruments de torture de la dictature militaire…), où s’entassaient les émigrants vers Rio et São Paulo. Ils durent ainsi prendre la route à l’aventure avec quelques effets, espérant trouver sur le chemin moyens de subsistance, jobs, et éventuellement transporteurs bénévoles.

[2] Embryons est la dénomination locale des Sites & Services antérieurement promus par la Banque mondiale, en l’occurrence doublés d’une politique publique de logement consistant en la construction de grands ensembles. Ainsi, dans les années 1980, un demandeur de logement à la mairie pouvait, en fonction de ses revenus, opter entre l’acquisition d’un appartement par endettement sur 25 ans (sur liste ou par tirage au sort) ou celle d’un embryon à investissement initial majeur mais crédit réduit. Il s’agissait de terrains libérés par la construction des grands ensembles, donc dotés des infrastructures et réseaux divers, sur lesquels l’État construisait des logements « embryonnaires » réduits à une cuisine et une pièce, que les acquéreurs se chargeaient ensuite de développer. Les embryons, tout comme les appartements, ont ensuite fait l’objet de transactions illégales entre les ayant-droit originaux et leurs actuels possesseurs. Tel est le cas de Lagloire, qui a d’abord « acheté » un appartement qu’il a « revendu » au bout d’un an pour construire sa maison sur un embryon proche « racheté au prix d’une voiture d’occasion ". Ces opérations font l’objet de ce qu’on appelle des contratos de gaveta auprès d’avocats locaux, à charge pour le nouveau possesseur d’acquitter la dette de l’accédant original et de régulariser sa propriété auprès des services municipaux. Ainsi a procédé Lagloire pour ses deux achats successifs.

[3] « Ville et citoyenneté : mobilités professionnelles et urbaines à São Paulo », recherche pilote IRD/CNPq, USP-CENEDIC, 2001. Nos deux terrains d’enquête, composés de huit territoires auprès desquels tous les membres actifs d’une cinquantaine de familles ont été interviewés, se situent respectivement en grande couronne à une trentaine de kilomètres à l’Est, dans trois arrondissements dortoirs, et en petite couronne de proche banlieue industrielle du Sud de la ville de São Paulo. A l’Est, le quartier de Brás et de la Moóca fut un pôle de concentration de l’industrie textile, maintenant entre les mains de Coréens et de Boliviens qui profitent de la main d’œuvre concentrée à l’époque de la grande industrie fordiste, moyennant grands ensembles et infrastructures lourdes de transport. Au Sud, notre arrondissement Jardim São Luis est limitrophe de la zone industrielle encore active de Santo Amaru, du quartier riche de Morumbi et de celui de l’extrême violence, Capão Redondo. Ces deux terrains ont aussi des liens géographiques et organiques avec le pôle industriel automobile, métallurgique et chimique de l’ABCD, constitué par les quatre villes métropolitaines de Santo André, São Bernardo, São Caetano do Sul et Diadema.

[4] D. Fassin se trompe en répétant l’histoire éculée et inadaptée des marginales et marginados, in Paugham (dir.), 1996 : 263-271.

[5] Tout comme la vision médiatique de H. de Soto (1986) est un leurre.

[6] On étendra ici la notion de mobilité professionnelle hors de l’emploi régulé, auquel se cantonnaient Bendix & Lipset pour mesurer les étapes de carrières individuelles promotionnelles. Incluant cette perspective, notre « mobilité occupationnelle » se joue tant au dedans qu’au de hors du travail même, dans la confrontation des individus au marché de l’emploi, évidemment scandée par les dynamiques économiques, entre autres facteurs et déterminants. Deux théories se conjuguent et s’opposent : celle de l’armée industrielle active et de réserve (Nun) et celle de la mobilité sociale, où le Brésil atteignait le meilleure place dans le ranking international des années 1970 (Pastore) notamment grâce à une São Paulo qui est toujours « allée de l’avant », jusqu’aux sérieux blocages du marché de l’emploi paulistain qui se manifestent dès les années 1980.

[7] Dans cette hésitation du discours de Dalmásio s’engouffre tout le débat entre domesticité, travail personnel, salariat, pré- ou post-modernité, etc.

[8] Le premier, parce que validé par carteira profissional et ouvrant droit aux droits économiques et sociaux du citoyen conformes à la Constitution.

[9] On estime qu’aujourd’hui plus d’un million de motards sillonnent quotidiennement les rues de São Paulo, anciens office-boys pédestres, aux déplacements aujourd’hui mécanisés pour suivre la fulgurante demande croissante des entreprises et des classes moyennes globalisées. Chacun vit à ses risques et périls, même s’ils cherchent des mécanismes de protection contre la violence de la circulation dans les bandes qu’ils constituent, comme au pied de la Bastille d’il y a dix ans. La profession brésilienne de moto-boy connaît tant de succès qu’elle s’exporte aujourd’hui jusqu’à la City londonienne, où les brésiliens se sentent, malgré les conditions climatiques différentes, plus en sécurité contre les accidents et autres balles perdues…

[10] Paraphrasant Merleau-Ponty, Alain Tarrius [1989 : 134] parle de couloirs parce que « les frontières (borders), lignes pleines et continues, marques de l’opposition entre un intérieur et un extérieur, se sont tant et tant morcelées, raccourcies autour de micro-territoires, qu’elles sont devenues limites (boundaries) difficilement identifiables tenant plutôt aux mœurs et aux pratiques et qui signalent la présence simultanée du même et de l’autre ».

[11] Selon les premiers traitements du Recensement 2000 (auquel l’IBGE n’accorde qu’un accès parcimonieux et sélectif), le District de Cidade Tiradentes, au revenu moyen de R$ 599, apparaît en effet le plus homogène, avec celui de Moema (jouissant pourtant d’un revenu moyen de R$ 5 577). Lagloire n’y appartient qu’au 0,3% des chef de ménages touchant plus de 2 500 R$/mois). Dans le premier, fort de 190 000 habitants (dont 89% sont catalogués comme ruraux !), la criminalité fait 102 victimes fatales par an pour 100 000 habitants, contre 7 pour 100 000 dans le second. Ceci explique-t-il cela, ou renvoie-t-il au fait que dans le district dortoir, on ne comptait en 1997 que 78 établissements avec employés dûment enregistrés sous contrat ? (selon la Folha de São Paulo, 01/04/02, p. C1 & C4).

[12] La dette redevable envers la Municipalité n’est pourtant guère élevée : entre R$ 35 et R$ 150, pour les plus anciens, endettés sur 25 ans, pour laquelle la Cohab vient de décréter l’amnistie des foyers en règle. Si on trouve 85% de redevances non recouvertes, que dire des charges collectives et redevances d’eau et d’électricité, trop souvent coupées pour cause d’impayés ?

[13] Dans la rubrique des déplacements quotidiens, on considère ici non seulement les déplacements pendulaires, ou navettes, vers le travail et l’école, qui constituent le gros des « déplacements de la veille » tels que répertoriés par les enquête origine/destination. Malgré certain glissement de sens, on inclut aussi les déplacements répondant à un autre rythme, moins régulier, celui des achats, des pratiques culturelles et cultuelles, sportives et récréatives, de temporalité hebdomadaire, mensuelle ou occasionnelle. L’espace de référence de ces déplacements plus aléatoires varie aussi, parfois plus réduit (à l’unité de voisinage), parfois plus étendu (hors de l’agglomération, lors des sorties notamment). En toute rigueur, il conviendrait de différencier ces deux types de pratique de l’espace et du temps. Néanmoins, en toute rigueur aussi, ils tendent à se confondre dans les pratiques individuelles et familiales, ou pour le moins à s’y agencer selon ce que les recherches d’antan sur la mobilité urbaine qualifiaient de « programmes de vie « (Hagerstränd, 1970).

[14] Quoique : dans une étude des années 1980, intitulée « Travailler à Paris, vivre à cent kilomètres ", Marotel montrait clairement la triple vie des mutants, partagée entre le boulot, la maison et le train, où l’on tape le tarot et l’on en vient même à s’amouracher, voire à se marier, rompant alors les barrières entre ces trois espaces-temps. Des phénomènes similaires se produisent entre Campinas et la métropole de São Paulo, hebdomadairement ou quotidiennement franchis en carpool ou en autobus, faute de TGV. Et même en ville, les longs trajets en autobus sont l’occasion, pour qui n’y somnole pas, d’établir des relations violentes ou pacifiques, qui ont même conduit certains de nos enquêtés sur le chemin d’un emploi, à l’occasion d’une conversation entre voyageurs.

[15] Le futeból de várzea est pratiqué par les amateurs qui occupent les espaces publics du quartier, du territoire ou de la région pour s’entraîner le dimanche ou en semaine. A São Paulo comme ailleurs, des championnats métropolitains ou régionaux opposent les différentes équipes, généralement d’origine populaire, sous le mécénat d’entreprises locales. De nombreux conflits surgissent alors. D’abord pour les fameux terrains vagues, du jour au lendemain occupés, envahis ou dotés d’un équipement public comme une crèche, une école ou un dispensaire. Ensuite, parce qu’ils sont aussi le coin de retrouvailles des marginaux et autre narcotrafiquants, comme le dénonce Lagloire qui a dû renoncer à son sport favori et à y emmener son fils. Enfin les conflits qui opposent équipes locales et étrangères, jeunes et vieux, etc., que la Municipalité ou l’Administration régionale tentent de réguler au mieux.

Documents joints

  • Original en français (PDF - 278.4 ko)
    Nouvelles tensions entre trajectoires spatiales et économiques dans la dynamique d’une grande métropole, São Paulo, Henry Etienne (2002)
  • Version en portugais (PDF - 278.6 ko)
    Novas tensões entre trajetórias espaciais e económicas na dinâmica de uma grande metrópole, São Paulo, Henry Etienne (2002)

 

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